Article de Gary Taubes paru dans Science (vol 281, 14 Août 1998, pages 898-907) dans la rubrique « New focus ».

 

Après 30 ans de controverses sur les effets supposés de la réduction sodée, on voit que rigueur scientifique et volonté politique ne font pas bon ménage

 

La Science (Politique) du Sel



 « La Science ... me met en garde lorsque j’adopte un point de vue qui va dans le sens de mes préjugés, et me recommande d’avoir des arguments plus forts que lorsque j’avais initialement un à priori négatif. Je dois montrer à mes désirs comment suivre la réalité, et ne pas modifier la réalité pour la rendre conforme à mes désirs ».  

- Thomas Huxley, 1860

 

À une époque où les conseils diététiques sont gratuitement dispensés par à peu près tout le monde, allant des professionnels de santé publique aux conseillers personnels, en passant par les amis, la famille, voire de purs étrangers lors de consultations téléphoniques, il est un conseil qui a indéfectiblement fait son chemin au cours des trois dernières décennies : « mangez moins de sel et votre pression artérielle diminuera, vous serez en meilleure santé, et votre espérance de vie sera prolongée. » La promotion de ce message a été assurée par le NHLBI (National Heart Lung and Blood Institute), le NHBPEP (National High Blood Pressure Education Program), une coalition de trente-six organisations médicales, et six agences fédérales. Tout un chacun, et non pas simplement les 10% d’Américains souffrant d’hypertension, pouvait réduire son risque cardiaque ou cérébral en mangeant moins de sel. Les recommandations officielles étaient de consommer quotidiennement 6 g (2400 mg de sodium), soit environ 4 g de moins que la moyenne nationale. Cette « modeste réduction » selon Ed Rossella, directeur du NHBPEP, « peut diminuer la pression artérielle de certains d’entre nous et éviter des accidents vasculaires cérébraux ». Le message de Rossella est clair : « J’essaye de sauver des vies ».

Alors où est le problème ? Au début du repas, le sel est le principal responsable du goût des aliments ; 80 % du sel que nous consommons est déjà contenu dans l’alimentation, ce qui le rend difficilement évitable. Toute la problématique est là : le gouvernement dénonce depuis plusieurs décennies les effets néfastes du sel, mais aucune contribution scientifique n’a réellement démontré à ce jour la véracité de cette allégation. Du coup, la controverse sur les éventuels bénéfices de la réduction des apports sodés alimentaires constitue à présent un des débats les plus prolongés, acides, et surréalistes de toute l’histoire de la médecine.

D’un côté, on trouve des experts (des médecins devenus épidémiologistes, et des administrateurs tels que Rosella et Claude Lenfant, chef du NHLBI) qui pensent que les preuves que le sel augmente la pression artérielle sont irréfutables. Leur souhaits est d’obtenir immédiatement une réduction universelle des apports sodés, car en attendant que les études apportent des certitudes scientifiques à ce sujet, des gens meurent et continueront à mourir. De l’autre côté, on trouve des chercheurs (des médecins devenus épidémiologistes, dont les anciens présidents de la société américaine d’hypertension, et des sociétés européennes et internationales d’hypertension), qui pensent que les arguments en faveur d’une réduction universelle des apports sodés sont pas suffisants, et pourraient éventuellement s’accompagner d’effets indésirables imprévus. Tel était le verdict, par exemple, d’une revue publiée en mai dernier par JAMA (Journal of the American Medical Association). Des chercheurs de l’Université de Copenhague ont analysé 114 essais randomisés concernant la restriction sodée, et ont conclu que les bénéfices pour les hypertendus étaient significativement inférieurs aux effets des médicaments anti-hypertenseurs,  et que seule une réduction extrême des apports sodés permettait d’obtenir un bénéfice « mesurable » (de l’ordre du millimètre de mercure – mmHg -) chez les sujets ayant une pression artérielle normale (« normo-tendus »). « On peut affirmer sans l’ombre d’un doute », dit Rennie Drummond, éditeur du JAMA et physiologiste à l’Université de Californie (San Francisco), que « le NHLBI s’est engagé dans une politique vis-à-vis du sel qui dépasse les faits scientifiquement établis. »

À l’extrême, la controverse du sel est un clash philosophique entre les impératifs de la politique de santé publique et ceux de la science, un clash entre la nécessité d’agir et le scepticisme institutionnel nécessaire à la construction d’un savoir fiable. Ce conflit alimente la plupart des controverses actuelles en matière de santé publique : « Les gens nous demandent de donner tout de suite une réponse simple, oui ou non » dit Bill Harlan, directeur de la prévention au NIH (National Institute of Health). « Ils ne veulent pas avoir la réponse à la fin d’une étude, c’est-à-dire au moins 5 ans plus tard : il veulent la réponse tout de suite, sans équivoque…[et ainsi] nous sommes constamment amenés à prendre des positions que nous ne pouvons pas justifier scientifiquement ».

La controverse du sel est idiosyncrasique et remarquable à plusieurs égards. Tout d’abord, les avocats de la réduction sodée clament haut et fort que la controverse est soit inexistante, soit exclusivement générée par des consultants scientifiques payés par le lobby du sel. Jeremiah Stamler par exemple, cardiologue à la Northwestern University Medical School de Chicago, qui combat le sel depuis 20 ans, indique que la controverse n’a aucune base scientifique. Il attribue l’apparition de cette controverse à une résistance orchestrée par l’industrie agroalimentaire, qu’il met en parallèle avec l’industrie du tabac, toujours prompte à nier les faits : « Ma longue expérience indique que ces gens-là n’ont aucun intérêt scientifique à dire la vérité ». L’opinion de Stamler, qui pourrait sembler extrême, est pourtant partagée par les administrateurs du NHBPEP et du NHLBI, organismes qui financent de nombreuses recherches scientifiques dans notre pays. Jeff Cutler, directeur de la Division des Applications Cliniques et des Interventions au NIH, et avocat de la restriction sodée depuis plus de dix ans, indiquait au journal Science que la publication même du présent article journalistique, en reconnaissant implicitement l’existence d’une controverse, jouait en faveur du lobby du sel. « Tant qu’il y aura des choses dans les médias indiquant la poursuite d’une controverse sur le sel » dit Cutler, « Ils gagneront ». Rocella surenchérit, en indiquant à Science que toute publicité faite à cette controverse nuit à la santé publique nationale.

Après avoir interrogé plus de 80 chercheurs, cliniciens, et responsables de santé publique, on peut dire qu’il existe indiscutablement une controverse quant à l’interprétation des résultats scientifiques dans le domaine du sel. Pour Sanford Miller, Il s’agit « du meilleur exemple de déstabilisation de la politique de santé publique par les résultats scientifiques ». A présent doyen de l’Université du Texas des Sciences de la Santé, Miller a contribué à mettre remplace la politique du sel y a 20 ans, en tant que directeur du Center for Food safety and Applied Nutrition à la FDA (Food and Drug Administration). A l’époque, dit-il, les données étaient insuffisantes, mais elles laissaient penser qu’une réduction des apports sodés serait bénéfique. À présent, les données et leur interprétation scientifique sont de bien meilleure qualité, mais elle ne plaident plus pour une réduction sodée.

Ceci met en évidence un autre aspect de la controverse : après plusieurs années de recherche intensive, les bénéfices apparents de la réduction sodée semblent avoir diminué. Ceci suggère soit qu’il existe un bénéfice réel mais de faible intensité, soit qu’il n’y a pas de bénéfice, et que les chercheurs croyant avoir démontré l’intérêt de la réduction sodée ont en fait été induits en erreur par des variables confondantes, telles que la variabilité génétique, le statut socio-économique, l’obésité, l’activité physique, la consommation d’alcool, de fruits et légumes, etc…

L’enjeu de la controverse reste de taille, car un bénéfice très modeste -cliniquement indétectable à l’échelon individuel - pourrait avoir à l’échelle de la population générale un impact majeur. Si, en mangeant mois de sel, la population mondiale réduisait sa pression artérielle moyenne de seulement 1 mm Hg, indique Richard Peto, épidémiologiste à l’Université d’Oxford, plusieurs centaines de milliers de décès serait évités chaque année : « L’impact mondial sur la réduction de la mortalité serait plus fort que l’éradication du cancer du sein « .  Mais cela suppose que la réduction des apports sodés fasse chuter la pression artérielle moyenne de 1 mm Hg. « Il faut être certain que les effets d’une baisse de 1 à 2 mm sont réels », indique John Swales, ancien directeur de la recherche et du développement pour le NHS (National Health Service) britannique, et médecin à la Leicester Royal Infirmary. « Et nous devons être sûrs aussi qu’il n’existe pas d’effets indésirables ayant un impact négatif équivalent ».

Plusieurs décennies ont passé sans qu’aucune certitude n’émerge, car les outils épidémiologiques ne sont pas capables de distinguer un petit bénéfice d’une absence totale de bénéfice ou même d’un petit effet néfaste. A partir d’une abondante littérature scientifique exprimant des résultats contradictoires, on peut aujourd’hui sélectionner toutes les données qui plaident pour une hypothèse et présenter des « résultats complets » qui donneront l’impression que cette hypothèse est prouvée ; seuls échappent à ce piège ceux qui connaissent les « résultats complets » plaidant pour l’hypothèse inverse.

Les partisans de la réduction des apports sodés ont souvent usé de cette argumentation des « résultats complets » pour rejeter les découvertes qui ne correspondaient pas à leur point de vue. En 1984, par exemple, David McCarron et coll. (Université de Portland) publièrent dans Science l’analyse d’une base de données nationale en nutrition et santé, suggérant que le sel était sans danger ; ils furent pris à partie dans la même revue par Sanford Miller, Claude Lenfant -directeur du NHLBI -, et Manning Feinleib - alors directeur du Centre National de Statistiques de Santé - : une de leurs critiques était que McCarron et coll. n’avaient pas « Essayé de mettre en adéquation leurs conclusions avec les nombreuses données expérimentales et épidémiologiques suggérant que les apports sodés alimentaires jouent un rôle important dans l’hypertension ». Il faut savoir qu’au moment de cette critique, le NHLBI de Lenfant était sur le point de financer la plus vaste études internationale jamais effectuée sur le sujet, connue sous le nom d’Intersalt, et dont le but était précisément de déterminer si le sel jouait ou non un rôle dans l’hypertension. Stamler lui-même, grand artisan de l’étude Intersalt, décrivait la littérature sur le sel et la pression artérielle à l’époque comme « essentiellement faite d’études inconsistantes et contradictoires ».

L’interprétation unilatérale des données a toujours été une tendance dans la controverse sur le sel. Dès 1979, par exemple, Olaf Simpson, médecin à la faculté de médecine d’Otago (Nouvelle Zelande) décrivait une « situation dans laquelle la moindre petit argument en faveur d’un lien sel-pression artérielle est accueilli comme une nouvelle preuve de ce lien, tandis qu’une étude négative sera réfutée pour une raison ou une autre ». Médecin à l’Université de Glasgow, Graham Watt évoque « Une approche du raisonnement épidémiologique à la Bing Crosby »- en d’autres mots, « Accentuer ce qui est positif, éliminer ce qui est négatif ». L’épidémiologie selon Bing Crosby permet de aux chercheurs de trouver ce qu’ils cherchent dans un champ ou les données sont contradictoires, mais ne permet pas d’établir ce qui est vrai.

Cette situation est exacerbée par la remarquable incapacité des chercheurs dans le domaine du sel à être d’accord sur la crédibilité de telle ou telle étude. En revanche, on considère souvent comme fiables les études qui aboutissent au résultat désiré. En 1991, par exemple, le BMJ (British Medical Journal) publiait en quatorze pages et en 2 parties, une méta-analyse émanant de Malcolm Law, Christopher Frost, et Nicholas Wald, épidémiologistes à l’Hôpital St. Bratholomew de Londres. Leur conclusion  : « La relation sel-pression artérielle est substantiellement plus importante que ce qui était jusqu’à présent admis ». La même année, Swales critiquait vivement cette analyse, en la décrivant comme « gravement erronée » lors de la réunion annuelle de la Société Européenne d’Hypertension à Milan. « Il n’y avait pas une seule personne présente dans la salle qui eût pensé que l’analyse du BMJ valait quoi que ce soit après çà », avoue Lennart Hansson de l’Université d’Uppsala (Suède), présent lors de cette réunion, et ancien président des sociétés européenne et internationale d’hypertension. La critique de Swales fut par la suite publiée dans Journal of hypertension.

Deux ans plus tard, le NHBPEP fit paraître à rapport sur la prévention primaire de l’hypertension, dans lequel le gouvernement recommandait en tout premier lieu une réduction globale des apports sodés. La méta-analyse du BMJ était citée dans son rapport de façon itérative en tant que « Preuve remarquable du bénéfice de la réduction des apports sodés ». Cette année encore, et il était possible de recueillir sur cette revue du BMJ des opinions contrastées émanant de chercheurs réputés : « se lit comme une farce du New  Yorker » ou bien « le pire exemple de méta-analyse publié de longue date », ou encore «  réalisé, analysé  et interprété de façon compétente «  voire « article de référence dans le domaine ».

 

Le débat se cristallise.

Au début des interrogations sur le sel, il y a des arguments physiologiques. En mangeant plus de sel, l’organisme maintient sa concentration en sodium grâce à une rétention d’eau. « En cas de régime hypersalé, » dit le néphrologue de Harvard Frank Epstein, « vous allez retenir du sel et avec lui une quantité proportionnelle d’eau jusqu’à ce que les reins répondent en secrètant davantage de sel. Chez la plupart des gens, vous détecterez une petite augmentation de la pression artérielle lorsque les compartiments liquidiens de l’organisme sont augmentés de la sorte, bien qu’il y ait un très large spectre de réponses. »

Derrière ce spectre, il existe des mécanismes homéostatiques dont la complexité a été comparée à celle de nouvelles russes. Dans la distribution des rôles, il existe plus de cinquante personnages - solutés, facteurs de croissance, hormones -.  Dans l’action, le sodium est important pour maintenir le volume sanguin ; le potassium est important pour la vasodilatation ou la vasoconstriction ; le calcium régule le tonus musculaire lisse. Augmenter les apports caloriques stimule l’activation du système sympathique et la constriction des vaisseaux, laquelle augmente la pression artérielle, et  à l’inverse diminuer les apports caloriques permet de faire baisser la pression artérielle. Pour rendre les choses un peu plus compliquées, ces variables interagissent de façon différente selon l’âge, le sexe, et éventuellement la race. La plupart des chercheurs pensent que ce que l’on appelle la « sensibilité au sel » expliquerait pourquoi la pression artérielle augmente chez certains individus mais pas chez d’autres, mais comme l’indique Harlan, le concept de « sensibilité au sel » n’échappe pas à la controverse. Aucun test n’existe pour diagnostiquer la sensibilité au sel, en dehors du fait de donner du sel à un individu et d’observer ce qui se passe, sans pouvoir dire d’ailleurs si cette sensibilité au sel sera prolongée ou transitoire. Malgré cette complexité, la plupart des chercheurs pensent qu’il est physiologiquement logique de dire que les populations soumises à un régime riche en sel auront plus d’individus ayant une pression artérielle élevée que les populations soumises à régime pauvre en sel, et que le fait de baisser les apports sodés permettrait de réduire la pression artérielle.

Dans les années 1970, alors que le gouvernement commençait à recommander une réduction du sel pour traiter l’hypertension - définie par une pression artérielle systolique supérieure à 140 mmHg est une diastolique supérieure à 90 mmHg (140/90 mmHg)-, le rationnel physiologique n’était soutenu que par quelques études peu abouties. Dans les années 1940, par exemple, le docteur Wallace Kempner de l’Université de Duke démontrait qu’il pouvait traiter avec succès l’hypertension des patients grâce à un régime pauvre en sel, riche en riz et en pêches. Durant des années, le régime de Kempner fut le seul traitement non chirurgical de l’hypertension sévère, et contribua à convaincre plus que tout autre chose une génération entière de cliniciens de l’intérêt de la réduction des apports sodés. Dans un article majeur paru en 1972, Lewis Dahl, chercheur au Brookhaven National Laboratory d’Upton -New York- et champion de la réduction du sel dans notre pays jusqu’à son décès en 1975, affirmait qu’il était prouvé qu’un régime pauvre en sel réduisait la pression artérielle des hypertendus. Dans le cas contraire affirmait-il, cela démontrait seulement que le patients ne suivait pas le régime « toute affirmation contraire n’étant pas recevable ». On ne sait toujours pas cependant si les effets du régime pauvre en sel étaient dus à la réduction des apports sodés. Le régime de Kempner était aussi extraordinairement pauvre en calories et en graisses, et riche en potassium, autrement dit des facteurs connus par eux-mêmes pour réduire la pression artérielle.

Dahl a poursuivi l’investigation de l’association sel-pression artérielle en mettant en évidence une souche de rats hypertendus sensibles au sel. Les chercheurs citent encore ce travail comme la preuve absolue du rôle du sel dans l’hypertension humaine. Cependant, comme le faisait remarquer Simpson en 1979, les rats de Dahl ne deviennent hypertendus qu’en recevant l’équivalent de plus de 500 g de sel pour l’homme - « probablement hors du champ de la comparaison »-. Plus récemment (1995), les chercheurs ont mis en avant un modèle de chimpanzé sensible au sel. Mais comme l’indique Harlan, « il est improbable » qu’un quelconque modèle animal d’hypertension artérielle puisse rendre compte de ce qui se passe chez l’homme.

Tout au long des premières années de la controverse, les meilleures preuves contre le sel provenaient des études épidémiologiques dites « écologiques », au cours desquelles les chercheurs comparaient les apports sodés des populations indigènes ayant peu ou pas d’hypertension ou de maladies cardiovasculaires (les indiens Yonomano du Brésil par exemple) à ceux des populations des sociétés industrialisées. Inévitablement, les populations indigènes avaient peu ou pas d’apports sodés, à l’inverse des populations des sociétés industrialisées. Tandis que les Yonomano mangeaient moins de 1 g de sel par jour, par exemple, les japonais du Nord en mangeaient 20 à 30 g (les plus forts apports au monde), en association avec un plus fort taux d’accidents vasculaires cérébraux. Ces constatations ont été renforcées par des études de migrants, au cours desquelles les chercheurs ont retrouvé des membres de communautés consommant peu de sel partis vivre dans des pays industrialisés, permettant de constater que leurs apports sodés et leur pression artérielle augmentaient.

Ce résultat a amené les chercheurs à postuler intuitivement un argument Darwinien en faveur de la réduction sodée : les humains évoluaient dans un environnement pauvre en sel, dans lequel ont survécu ceux qui étaient les mieux adaptés à la rétention du sel. Cette caractéristique aurait été préservée alors que nous vivons à présent dans un environnement où les apports sodés sont abondants. Dans cette logique, les apports appropriés en sel seraient ceux des sociétés primitives -quelques grammes par jour – tandis que toutes les sociétés industrialisées qui en consomment davantage payent cet excès sous forme d’accidents cardiovasculaires et cérébraux.

Le défaut de cette théorie, c’est qu’elle ne prenait en compte que la moitié des résultats. L’autre moitié des résultats – ceux qui ne corroboraient pas le modèle - émanait d’études intrapopulation. Les études intrapopulation comparaient les apports sodés et la pression artérielle dans un groupe de population - les hommes de Chicago, par exemple - et invariablement ne montraient aucune relation entre consommation de sel et pression artérielle. Parmi ces études intrapopulation négatives, on peut trouver une étude sur plus de 20.000 Américains, conduite par le Centre National de Statistiques de Santé dans les années 80.

Aucun de ces deux types d’études n’a cependant été capable de donner une réponse définitive. Les études écologiques étaient certainement les moins correctes d’un point de vue scientifique, et les épidémiologistes leur accordent aujourd’hui peu de crédit. Le défaut potentiel des études écologiques est toujours l’existence de variables autres que celle testée, qui peuvent différer entre les deux population et expliquer l’effet mesuré. Les populations qui consomme peu de sel, par exemple, consomment aussi moins de calories, et mangent davantage de fruits, de légumes et de produits laiters ; elles sont aussi plus actives, les gens sont plus minces, consomment moins d’alcool … et sont enfin moins industrialisés. Chacune de ces différences ou une certaine combinatoire de ces différences pourrait être responsable d’une pression artérielle basse. Les indigènes ont aussi tendance à mourir plus jeunes de maladies infectieuses ou traumatiques, note Epstein, alors que dans les sociétés industrialisées on vit suffisamment longtemps pour mourir d’une affection cardiovasculaire.

Il est aussi très difficile de savoir dans les études écologiques ou intra population comment mesurer précisément la pression artérielle moyenne - qui varie de façon importante d’un jour à l’autre - ou encore comment mesurer les apports sodés moyen, qui varient tout au long de la vie. Les premières études écologiques étaient basées sur des présomptions d’apports sodés plus que sur des mesures. En 1973, lorsque Lillian Gleibermann -anthropologue à l’Université du Michigan- publiait ce qui est aujourd’hui encore considéré comme un article majeur sur le lien sel-hypertension, il basait ses conclusions sur 27 études écologiques, dont seulement 11 proposaient une mesure des apports sodés. Le recueil urinaire des 24 heures est considéré comme la meilleure façon de mesurer les apports sodés, car nous excrétons rapidement dans l’urine le sel que nous consommons. Ceci ne reflètera cependant que les apports sodés des 24 heures en question, et pas nécessairement celui d’un mois, d’une année, ou d’une vie entière. « il faut au moins cinq à dix mesures de sodium dans l’urine, effectuées des jours différents, pour mesurer les apports habituels » indique Daan Kromhout, épidemiologiste en nutrition à l’Institut National de la Santé Publique et de l’Environnement aux Pays-Bas. « vous ne pouvez pas faire celà dans la cadre d’une étude épidémiologique ».

Pour les chercheurs acquis à la cause de la relation sel-pression artérielle, ces problèmes de mesure servent à expliquer pourquoi les études intrapopulation seraient incapables de voir une association même si elle existait. Simplement, l’association sel-pression artérielle, même si elle était forte, pourrait être rendue inapparente par les erreurs de mesure. De plus, toute étude suffisamment vaste pour avoir une puissance statistique permettant de dépasser le risque d’erreur aurait un coût prohibitif.

Au début des années 80, Geoffrey Rose, épidémiologiste à la London School of Tropical Medicine and Hygiene avançait une autre hypothèse pour expliquer pourquoi les études intrapopulation pourraient ne pas détecter les bénéfices de la réduction sodée. Rose spéculait que si l’ensemble de la population du monde développé consommait trop de sel, comme les études écologiques le suggéraient, aucune étude épidémiologique ne pourrait jamais prouver le lien sel-hypertension, quel que soit sa force. Imaginez, écrivait-il, que chacun fume à paquet de cigarettes par jour ; toute étude intrapopulation « nous amènerait conclure que le cancer du poumon est une maladie génétique... Car si chacun est exposé à l’agent causal, alors la distribution des cas est entièrement déterminée par une susceptibilité individuelle ». Ainsi, comme pour le sel et la pression artérielle, « les indices devraient provenir de différences entre populations ou de modifications au sein d’une population au cours du temps ». Selon cette même logique, la réduction modérée des apports sodés alimentaires n’aurait que peu d’effets à l’échelon individuel - tout comme passer de 20 à 19 cigarettes par jour - mais aurait d’un impact majeur sur la mortalité à l’échelle d’une population entière.

Même si l’idée de Rose est pleine de bon sens, elle repose sur l’assertion non prouvée selon laquelle la réduction des apports sodés réduit la pression artérielle, assertion qui pouvait sembler extraordinairement résistante à tout élément tendant à prouver le contraire. En 1979 par exemple, Stamler et ses collègues du Northwestern testaient cette hypothèse à l’occasion d’une étude intrapopulation conduite auprès d’enfants scolarisés à Chicago. Il s’agissait de comparer la pression artérielle et les apports sodés chez 72 enfants, ces derniers étant estimés à partir de 7 recueils urinaires de 24 heures consécutifs, c’est à dire suffisamment pour déceler avec fiabilité des habitudes sodées excessives. Malgré la constatation d’une relation « claire » entre le sodium urinaire et pression artérielle chez les enfants, deux tentatives de reproduction de ces résultats ont par la suite échoué.

« De nombreuses explications potentielles à ce phénomène peuvent être avancées », indiquaient les auteurs, dont une pourrait sembler évidente : « aucune relation n’existe en fait entre sodium urinaire et pression artérielle… » les auteurs ont ensuite énuméré cinq raisons pour expliquer la non mise en évidence de cette relation : défaut de sensibilité des techniques de mesure, par exemple, variabilité génétique limitant l’impact du sodium, voire possibilité que « la vraie relation ne soit pas encore évidente chez l’enfant ». Comme la première de ces trois études était positive, Stamler et coll. ont conclu que leurs résultats n’étaient pas « totalement négatifs » et qu’il suggère en réalité « une relation faible et inconstante ».

Ce raisonnement illustre ce que Simpson appelait « L’indestructibilité virtuelle de l’hypothèse sel-hypertension. Les données négatives peuvent toujours être réfutées »

« Vous ne pouvez pas prouver qu’une théorie vague est fausse... De même, si les conséquences [d’un phénomène supposé] sont mal définies, on peut avec un minimum d’habileté  donner  à n’importe quel résultat expérimental l’aspect des conséquences attendues. »

-  Richard Feynmann, 1964

 Au début des années 80, les désaccords scientifiques étaient dépassés par l’attention que le public portait au bénéfice de la réduction sodée. Le NHBPEP décrétait depuis sa naissance en 1972 que le sel était un mal non nécessaire, et de nombreuses associations médicales (y compris l’Académie des Sciences) aboutissaient aux mêmes conclusions. En 1978, le Centre pour la Science dans l’Intérêt du Public, une association de consommateurs, décrivait le sel comme « la poudre blanche mortelle à laquelle vous vous adonnez déjà » et demandait au congrès d’apposer un label « riche en sel » sur certains aliments. En 1981, la FDA lançait une série d’initiatives sodium, dont le but était de réduire la consommation nationale de sel.

Ce n’est cependant qu’après le début de ces campagnes que les chercheurs ont mis en œuvre des études suffisamment puissantes pour résoudre la controverse sous-jacente. La première fut l’études SHHS (Scottish Heart Health Study), lancée en 1984 par l’épidémiologiste Hugh Tunstall-Pedoe et ses collègues du Ninewells Hospital de Dundee, en Ecosse. Les chercheurs ont utilisé des questionnaires, un examen physique, et des recueils urinaires des 24 heures pour établir les facteurs de risque de maladie cardiovasculaire chez 7300 Ecossais de sexe masculin. Cette étude était bien plus vaste que n’importe laquelle des précédentes études intrapopulation comprenant des analyses urinaires des 24 heures. Le BMJ publia les résultats en 1988 : le potassium, qui se trouve dans les fruits et légumes, semblait avoir un effet bénéfique sur la pression artérielle. Le sodium n’avait pas d’effet.

Avec ce résultat, l’étude écossaise disparut du débat. Les avocats de la réduction sodée disaient que les résultats négatifs n’étaient pas surprenants car l’étude, malgré sa taille, n’était pas suffisamment vaste pour dépasser les problèmes de mesures inhérents à toute étude intrapopulation. Lorsque le NHBPEP recommanda une réduction globale des apports sodés dans son rapport de 1993, il cita 327 articles originaux pour étayer ses recommandations. L’étude écossaise ne figurait pas parmi ces références. (En 1998, Tunstall-Pedoe et collaborateurs publièrent les résultats du suivi à 10 ans : les apports sodés n’étaient corrélés ni à la mortalité ni aux affections coronariennes.)

La seconde étude fut Intersalt, conduite par Stamler et Rose. Contrairement à l’invariablement négative étude SHHS, Intersalt devait devenir l’étude la plus influente et la plus controversée dans le débat sur le sel. Intersalt était spécifiquement dessinée pour résoudre les contradictions entre les études écologiques et les études intrapopulation. Elle devait comparer pression artérielle et consommation sodée (mesurée par recueil urinaire des 24 heures) dans 52 communautés à travers le monde, allant des apports sodés les plus modestes aux plus élevés ; 200 individus étaient randomisés dans chaque communauté : 50% d’hommes, 50% de femmes, et 50 personnes pour chaque décennie entre 20 et 60 ans. Au total, Intersalt devait être « 52 petites études intrapopulation identiques combinées au sein d’une vaste et unique étude écologique ».

Après plusieurs années de travail pour environ 150 chercheurs, les résultats furent publiés en 1988 dans le BMJ… à quelques pages des résultats de l’étude SHHS. Intersalt avait échoué à confirmer l’hypothèse d’une relation linéaire entre apports sodés et pression artérielle. Sur les 52 populations, 4 étaient -comme les Yanomamo- des communautés primitives, ayant une pression artérielle basse et des apports sodés inférieurs à 3,5 g par jour ; elles étaient aussi différentes pour pratiquement toutes les autres variables des 48 communautés provenant de pays industrialisés, qui avait une pression artérielle plus élevée. Les 48 populations industrialisés n’admettaient pas de relation entre apports sodés et pression artérielle. Les populations ayant les apports sodés les plus forts, par exemple celle de Tianjin en Chine (14 g par jour) avaient une pression artérielle moyenne de 119/70 mmHg, tandis que celles qui avaient les apports sodés les plus bas (une population Afro américaine de Chicago, avec 6 g/j) avaient une pression artérielle moyenne de 119/76 mmHg. Seul le poids corporels et la consommation d’alcool étaient corrélés à la pression artérielle dans cette comparaison.

 Les chercheurs de l’étude Intersalt dérivèrent tout de même deux corrélations positives entre sel et pression artérielle. Une association faible apparaissait en traitant plus de 10.000 sujets comme une vaste population plutôt que comme 52 populations distinctes. En réduisant les apports sodés de 10 à 4 g par jour, cette relation impliquait une baisse de pression artérielle de 2,2/0,1 mmHg. L’association la plus forte était dans l’association apports sodés - augmentation de la pression artérielle avec l’âge : les populations mangeant moins de sel avaient une élévation tensionnelle au cours de la vie plus modérée que celles où la consommation sodés était forte. Si cette relation était causale, la réduction des apports sodés à 6 g/jour pourrait réduire l’augmentation moyenne de pression artérielle entre les âges de 25 et 55 ans de 9/4,5 mmHg.

Les observations d’Intersalt ont fait l’objet d’interprétations discordantes. John Swales écrivit dans l’éditorial du BMJ accompagnant l’article que les bénéfices potentiels, s’ils existaient, était si minces « qu’il n’y avait pas de quoi amener les nutritionnistes sur les barricades (à l’exception peut-être de ceux qui y étaient déjà). » Aujourd’hui, la majorité des chercheurs interviewés par Science, dont des membres d’Intersalt comme Daan Kromhout et Lennart Hansson, interprètent cette étude comme négative : « elle n’a pas montré que la pression artérielle monte si vous mangez beaucoup de sel. »

Stamler et d’autres leaders de l’étude Intersalt étaient en profond désaccord avec cette interprétation. Lorsque les résultats furent publiés, Stamler les décrivait comme « abondants, riches, et une confirmation précise » de la relation sodium-pression artérielle, permettant de recommander une « réduction des apports sodés à 6 g pour tout le monde ». Selon ce point de vue, la découverte d’intérêt était la corrélation entre la consommation de sel et l’augmentation de pression artérielle avec l’âge.

Hugo Kestelhoot, de l’étude Intersalt, épidémiologiste à l’Université catholique de Louvain en Belgique, pense qu’il s’agissait là « des résultats les plus intéressants » et « confirmatoires ». Les officiels du NHBPEP et du NHLBI étaient en phase avec cette interprétation. En 1993, le rapport du NHBPEP sur la prévention primaire de l’hypertension citait l’étude Intersalt comme confirmant la « forte relation positive » entre consommation sodée et pression artérielle rapportée par Dahl en 1972, ce que précisément elle ne faisait pas… Cutler, du NHLBI, décrit encore ces résultats comme « extrêmement positifs ».

Les critiques notaient cependant que cette association entre apports sodés et augmentation de la pression artérielle avec l’âge, si parlante pour Stamler et ses collègues, ne faisait pas partie des hypothèses de départ de l’étude Intersalt, notamment lors de la description méthodologique publiée alors que l’étude débutait. Ce type d’analyse post hoc donne habituellement des résultats péjorativement qualifiés de « résultats de repêchage ». En pareille situation, les chercheurs ne testent plus l’hypothèse, ainsi que la méthodologie scientifique le prévoyait, mais trouvent les hypothèses en adéquation avec les résultats obtenus. Cela ne veut pas dire que les hypothèses sont fausses mais indique simplement qu’elles n’ont pas été correctement testées.

Comme l’étude Intersalt n’était pas dessinée pour tester un lien entre sel et augmentation de la pression artérielle avec l’âge, explique Bill Harlan du NIH, l’association démontrée pourrait aussi bien être interprétée comme une interférence : « si vous la considérez comme une hypothèse spécifique, vous devez mettre en place une étude différente », en incorporant par exemple un éventail d’âge plus large et un échantillon de chaque population plus vaste. David Freedman, statisticien à Berkeley, dit les choses de façon plus abrupte : pour lui la conclusion quant au sel et à l’augmentation de la pression artérielle avec l’âge ressemble à « quelque chose qu’ils ont rafistolé quant les analyses initiales n’allaient pas dans le bon sens ».

Les organisateurs de l’étude Intersalt reconnaissent que tester l’hypothèse d’une association entre sel et augmentation de la pression artérielle avec l’âge n’avait pas été proposé, mais envisagé « On ne l’a pas écrit par omission. Bêtement, » indique Paul Eliott, épidémiologiste au London College School of Medicine. Pour Alan Dyer de l’Université Northwestern et biostatisticien d’Intersalt, « Ca fait partie de ces choses qui n’ont pas été écrites ». Stamler ajoute que la proposition avait été enregistrée lors d’une réunion et lors d’une publication précoce, et que les accusations de « résultats de repêchage », totalement fausses, devraient être rétractées.

Loin de clore le débat sur le sel, Intersalt a donc fourni des résultats ambigus et des interprétations contradictoires. Mais il ne s’agissait là que du premier round.

 

Intersalt essaie encore.

En 1993, après que le NHBPEP eut cité Intersalt pour recommander une réduction universelle des apports sodés, le Salt Institute, organisation des producteurs de sel basée à Washington, entreprit d’obtenir les données brutes de l’étude Intersalt. Le directeur de l’institut, Richard Hanneman, indiqua qu’il voulait examiner l’association entre apports sodés et augmentation de la pression artérielle avec l’âge. Lui-même, ainsi que les consultants – payés 3.000 dollars par an - du Salt Institute (McCarron,  Suzanne Oparil, cardiologue à l’Université d’Alabama; Alexander Logan, épidémiologiste à l’Université de Toronto, et le nutritionniste Judith Stern) furent étonnés par des données à priori contradictoires. Si les apports de sel les plus élevés étaient associés à une plus forte augmentation de la pression artérielle avec l’âge, pensaient-ils, alors les centres où les apports sodés étaient élevés devaient avoir des pressions artérielles moyennes plus élevées aussi, ce qui n’était pas le cas. La seule façon pour les centres où les apports sodés étaient élevés d’avoir une pression artérielle moyenne comparable aux autres, comme le reportait l’étude Intersalt, était d’avoir une pression artérielle relativement basse chez les jeunes. Ces résultats - la pression artérielle des sujets âgés de 20 à 29 ans -, qui auraient permis de vérifier indépendamment les hypothèses avancées, n’ont pourtant pas été publiés par Intersalt.

Hanneman n’a pu avoir accès aux données brutes d’Intersalt, mais a obtenu suffisamment d’informations pour publier un article en mai 1996, dans un numéro du BMJ consacré à cette étude. Hanneman souhaitait avoir la confirmation que dans les centres Intersalt avec apports sodés élevés, les patients les plus jeunes avaient des pressions artérielles systoliques plus basses. Les éditoriaux accompagnant cet article, tous écrits par des partisans de la réduction sodée, rejetaient durement cette analyse. Malcolm Law par exemple, décrivait l’idée de Hanneman comme « une hypothèse bizarre » et un exemple de «  la force avec laquelle la groupe commercial entend protéger son marché lorsqu’on présente des preuves qui nuisent à ses intérêts. » Cependant aucun des commentateurs n’envisageait de répondre aux contradictions apparentes d’Intersalt. D’autres chercheurs ayant lu ces articles - le collaborateur d’Intersalt Friedrich Luft, néphrologue à l’Université Humbolt de Berlin, et Freedman, à la demande de Science- notaient des faiblesses dans la réanalyse de Hanneman, mais s’accordaient sur le fait que les résultats d’Intersalt semblaient inexplicables.

 Ce point de désaccord devait toutefois passer au second plan, du fait de la controverse brûlante alimentée par un autre article dans la même revue : la réanalyse par le groupe Intersalt de ses propos résultat. Sous le titre de « Intersalt revisité », Stamler et coll. soulevaient un problème potentiel lors de la publication initiale : ils auraient en effet pu sous-estimer l’existence réelle d’une association entre sel et pression artérielle.

Leur réanalyse impliquait un champ très controversé de l’épidémiologie, connu sous le nom de biais de régression par dilution. Le problème est que si une association entre deux variables - telles que le sel et la pression artérielle - est vraie, toute erreur dans la mesure de l’une ou l’autre des variables modifiera la cause apparente, et les effets. Dans ce cas, les recueils urinaires des 24 heures et une simple mesure de pression artérielle n’étant pas forcément le reflet de moyennes sur le long terme, l’analyse Intersalt aurait pu sous-estimer la véritable force de l’effet du sel sur la pression artérielle. « Si [l’association] est réelle, » dit Elliot, « elle est biaisée vers la non significativité, et vous devrez accepter que la réalité est certainement plus importante que ce qui est mesuré. » Des techniques statistiques peuvent être utilisées pour corriger cette erreur et ramener l’association de 2 variables à sa puissance réelle. L’inconvénient, bien entendu, est que de telles corrections peuvent aussi majorer une association fausse.

Stamler et collaborateurs, certains de la réalité de l’association sel - pression artérielle, réajustaient donc leurs estimations de 1988 en fonction de l’existence d’un biais de dilution par régression. Avec quelques corrections supplémentaires, le bénéfice apparent de la réduction sodée semblant incertain en 1988 devenait « fort est positif » en 1996. Réduire la consommation de sel à 6 g/j, concluaient-ils à présent, permettrait de réduire la pression artérielle de 4,3/1,8 mmHg, soit un bénéfice 3 fois plus important que ce qui avait été évalué initialement. « A présent les résultats sont clairs » écrivait Law. « toutes les  analyses Intersalt confirment que le sel est un déterminant important de la pression artérielle. »

Mais les résultats n’étaient pas clairs. Les éditeurs du BMJ avaient initialement sollicité un commentaire pour accompagner la ré-analyse Intersalt à deux épidémiologistes (George Harvey Smith de l’Université de Bristol et Andrew Phillips du Royal Fee Hospital de Londres) ; leurs critiques à l’égard de la ré-analyse Intersalt fut si sévère que les éditeurs se sentirent obligés de révéler leur contenu aux auteurs d’Intersalt avant la publication. Selon l’éditeur du BMJ Richard Smith, Stamler et coll. s’opposèrent avec une telle véhémence à ces commentaires que le BMJ accepta de les publier de façon dissociée de l’article, six semaines plus tard.

Comme Davey Smith l’expliquait à Science, ces commentaires avaient identifié de nombreux problèmes dans l’article « Intersalt revisité », allant des « erreurs mathématiques basiques » aux fait de baser les corrections statistiques sur des assertions non prouvées par les données initiales. Par exemple, pour corriger le biais de régression par dilution, Stamler et coll. partaient du principe que les modifications des apports sodés et de la pression artérielle chez chaque individu étaient indépendantes les unes des autres sur des périodes séparées de plusieurs semaines. Mais si la pression artérielle et les apports sodés fluctuaient ensemble, alors, selon Davey Smith et Phillips, « la correction aboutirait à une exagération inappropriée ». Smith et Phillips citaient des études montrant que la pression artérielle et les apports sodés étaient associés à court terme et faisaient remarquer que « l’hypothèse à tester elle-même - apports sodés ... liés à la pression artérielle - pourrait prédire ces associations. »

Dans leur réponse, publiée dans le même numéro de la revue, Stamler et coll. justifiaient leur correction par « l’abondance de preuves - seule base  pour juger dans ce domaine - qui permet de conclure que cette association est causale. » et de citer le « groupe indépendant experts, nationaux et internationaux, » qui avait conclu que les apports sodés usuels étaient un facteur causal de l’hypertension artérielle, sans pour autant mentionner que ces groupes mêmes basaient leurs conclusions sur les résultats de l’étude Intersalt 1988. Stamler et coll. énuméraient aussi 7 raisons pour lesquelles les résultat originaux d’Intersalt étaient « probablement sous-estimés », mais omettaient de mentionner le risque de surestimation. « c’était embarrassant à lire, » reconnaît Jamie Robins (épidémiologiste à Harvard), en décrivant l’argumentaire d’Intersalt comme « complexe, bizarre, un véritable plaidoyer ».

Commentaires et réponses sous forme de lettres suivirent dans le numéro du mois d’août du BMJ. A présent Davey Smith et Phillips étaient rejoints dans leurs critiques d’ « Intersalt revisité » par une demi-douzaine d’autres chercheurs, dont Nick Day, chef du département du bureau statistique du British MRC à Oxford. « Dès que vous commencez à faire des corrections importantes à vos résultats initiaux, » explique Day, « les gens deviennent suspicieux. »

Day décrit le problème d’Intersalt revisité bien au-delà de la controverse du sel : Stamler et coll., comme de nombreux épidémiologistes, sont partis du principe qu’ils pouvaient corriger les incertitudes sous-jacentes à leur données avec des méthodes statistiques… »Cela ne marche pas… Il y aura toujours des incertitudes concernant ces corrections, et si elles mènent à une différence notable avec les résultats initiaux, l’ensemble paraîtra douteux. La correction statistique des incertitudes ne permet pas de transformer le plomb en or. »

Ces critiques sont réfutées par Stamler et la plupart des co-auteurs d’Intersalt revisité, mais pas tous. Michael Marmot, par exemple, épidémiologiste à l’Université de Londres et signataire d’Intersalt revisité, indiquait à Science, que rétrospectivement, cette réanalyse des résultats n’était pas enthousiasmante. « Quelqu’un qui verrait les choses de l’extérieur, » dit-il, « pourrait bien penser que les corrections étaient faites pour une seule raison, qui était d’augmenter l’importance de l’association. »

 

Essais et tribulations

Intersalt, revisité ou non, n’aurait pas dû être une étude clé de la controverse sur le sel. Après tout, comme le reconnaissent les chercheurs des deux bords, Intersalt n’était qu’une étude d’observation montrant au mieux de faibles associations, dans un domaine de recherche où les essais cliniques randomisés et contrôlés - le « Gold standard » de l’épidémiologie - devraient être capable d’établir, s’ils existent, les causes et les effets. « Mais de nombreux essais randomisées sur les effets de la réduction sodé ont déjà été effectués » indique Robins : il suffit de randomiser les sujets en 2 groupes, un recevant des apports sodés réduits, et l’autre des apports sodés normaux, puis voir ce qui se passe.

Mais les résultats des essais randomisés furent, eux aussi, ambigus. De façon surprenante, le déroulement même des essais fût difficile. Le choix des aliments peu salés, par exemple, aboutissait invariablement à modifier d’autres variables, tels que le potassium, les fibres, et les calories. Il fallait aussi éviter l’effet placebo et tenir compte les effets de l’intervention médicale. « Si vous étudiez les gens durant quelques semaines seulement, vous détecterez des modifications qui n’ont rien à voir avec l’expérience que vous effectuée » indique Graham Watt, qu’il conduisit dans les années 80 trois des premières études randomisées en double aveugle « placebo versus régime pauvre en sel ».

La technique de méta-analyse est devenue au cours des dernières années un des outils statistiques permettant de clarifier ce type de situation. L’idée est que si les essais cliniques donnent des résultats ambigus, le fait de rassembler les résultats de toutes les études réalisées augmente la puissance statistique et peut mettre en évidence un effet réel. Les méta-analyses sont cependant controversées dans leur philosophie même. Elles auraient pu être la solution idéale dans la controverse sur le sel, mais c’est en pratique la controverse sur le sel qui est devenu l’exemple même de la remise en question du bien-fondé des méta-analyses.

Charles Hennekens, épidémiologiste à Harvard dit : « Elles sont également arbitraires, et vous voudriez croire que cet arbitraire est aléatoire, mais il s’avère que l’arbitraire va dans le sens voulu par les investigateurs. »

En 1991, Cultler, Elliot et coll. firent la première méta-analyse des essais cliniques randomisés concernant la réduction sodée. Ils trouvèrent 21 essais chez des sujets hypertendus -dont 6 contre placebo-, et 6 essais chez les normo-tendus -parmi lesquels ceux effectués par Watt, randomisés contre placebo, qui ne montraient aucun effet de la réduction sodée-. Cependant, en compilant l’ensemble de ces essais, effectués ou non contre placebo, Cultler et Elliot arrivèrent à la déduction qu’une réduction de 3 à 6 g de la consommation quotidienne de sel pourrait réduire la pression artérielle de 5/3 mmHg chez les hypertendus et 2/1 mmHg chez les normotendus. Cette relation était « probablement causale », concluaient-ils, parce que « les résultats vont dans le sens de nombreux études épidémiologiques, physiologiques, et expérimentales ». Ceci, bien entendu, était exactement le point de contention.

La méta-analyse de Cutler quitta à rapidement le devant de la scène après la publication dans le BMJ d’avril 1991, d’un article en 3 parties de Malcolm Low et coll. Leur conclusion, sans précédent, était que la réduction sodée avait en effet sur la pression artérielle deux fois plus important que celui trouvé par Cutler et Elliot. Low et coll. prédisaient qu’une réduction universelle « modérée » des apports sodés - réduction quotidienne de seulement 3 g - bénéficierait à la population plus que le traitement de tous les hypertendus par les médicaments, et pourrait prévenir 75.000 décès annuels en Grande-Bretagne.

Ces conclusions étaient l’aboutissement d’un raisonnement en trois étapes. La première consistait en analyser les études écologiques pour estimer les effets apparents moyens du sel sur la pression artérielle. La seconde consistait à faire une « réconciliation quantitative » de cette estimation avec les chiffres obtenus à partir des études intrapopulation, elles mêmes corrigées pour le biais de régression de dilution. Ayant démontré que les études écologique et intrapopulation n’étaient pas contradictoires, comme on l’avait cru durant 20 ans, la troisième étape consistait à déterminer si cette réconciliation quantitative était compatible avec l’ensemble des essais cliniques relevants.

Cette « revue quantitative », comme Low l’appelle, eut peu d’admirateurs. Pour les épidémiologistes et statisticiens l’ayant lue à la demande de Science, de nombreuses erreurs la discréditent. Prenons par exemple la sélection des études à inclure et de celles à écarter : dans l’analyse des études écologiques, Low et coll. choisissent vingt-trois études effectuées entre 1960 et 1984, et une provenant de Szechuan, Chine, publiée en 1937 : puis ils écartent Intersalt, mère de toutes les études écologiques, car les mesures standardisées et parfaitement calibrés de pression artérielle étaient souvent plus basses de 15 mm Hg que celles effectuées lors d’études comparables mais utilisant des moyens de mesures non standardisés et non calibrés. Pour certains critiques, c’était comme jeter le bébé est garder l’eau du bain. Low indiqua à Science qu’il avait écarté Intersalt parce que les résultats initiaux étaient « inadéquats » et « trop faibles », mais que ce n’était pas le cas avec « Intersalt revisité », étude qui aurait été prise en compte si elle avait été disponible à l’époque.

Swales remarque que Low et coll. ont finalement fait la synthèse des résultats de 78 essais, dont seulement 10 étaient randomisés. Une étude précédait même l’ère de la recherche clinique moderne. La baisse de pression artérielle que Law et coll. attribuaient au sodium, indique Swales, était probablement due à « l’impact des mauvais contrôles ». Richard Smith lui-même, éditeur du BMJ, admet qu’il ne s’agit pas « du meilleur article que nous ayons publié ».

Low, cependant, pensait que son étude se défendait bien, et notait que les résultats concordaient avec ceux d’Intersalt revisité. Malgré les critiques, la méta-analyse de Law est toujours l’une des plus citées dans la littérature sur le sel, et fut l’un des piliers - de même qu’Intersalt, étude que Law considérait comme inadéquate - du rapport 1993 du NHBPEP sur la prévention primaire de l’hypertension.

 

Deux mondes à part

Au cours des cinq dernières années, deux tendances opposées ont caractérisé la controverse sur le sel : d’un côté, les résultats sont devenus de plus en plus univoques - suggérant tout au plus un faible bénéfice de la réduction sodée - tandis que d’un autre côté, l’interprétation des résultats, et le sujet lui-même, sont restés très polarisés. Ceci fut démontré par deux méta-analyses sel - pression artérielle supplémentaires. En 1993, avec l’apparition du rapport du NHBPEP sur la prévention primaire de l’hypertension, La Cie Campbell’s Soup commandait à Logan, de l’Université de Toronto, la première de ces méta-analyses. Logan avait étudié la réduction sodée au début des années 80, et l’avait trouvée de « très peu » d’utilité. Financé par  Campbell, il identifiait alors 28 études randomisées chez les normo-tendus et 28 chez les hypertendus. Pendant ce temps, Cutler ayant appris les travaux de Logan entreprenait de contrer en mettant à jour sa propre méta-analyse. Les résultats des deux études étaient virtuellement les mêmes – ou tout au moins pour Cutler « davantage similaires que différents ». Cutler basait sa nouvelle méta-analyse sur 32 études relevantes, et affirmait pour une réduction moyenne à 6 g de sel par jour un bénéfice tensionnel de 5,8/2,5 mmHg chez les hypertendus et 2/1,4 mmHg chez les normo-tendus. Logan trouvait pour sa part un bénéfice tensionnel de 3,7/0,9 mmHg chez les hypertendus et 1/0,1 chez les normo-tendus. Considérant les erreurs possibles, indique Robins, « Ces résultats sont identiques. Le reste n’est que paroles ».

Logan et Cutler interprétèrent pourtant les résultats d’une façon opposée, qui se trouva coïncider avec leurs préjugés respectifs. Logan et coll. pensaient que les estimations étaient probablement biaisées vers le haut par le biais des publications négatives - « biais provenant du fait que les études ne retrouvant pas d’effet ne sont pas publiées » - et par un effet placebo. Ils indiquaient que plusieurs arguments pouvaient suggérer en effet délétère de la restriction sodée, et concluaient que « la restriction des apports sodés peut être envisagée pour certains hypertendus âgés, mais aucun argument ne plaide pour une réduction globale des apports sodés chez les normo-tendus ». Cutler collaborateurs pensaient que les estimations étaient pas biaisées par ni par effet placebo ni par l’effet des résultats non publiés, qu’il n’y avait pas d’arguments suggérant que la réduction sodée puisse être nocive, et que les résultats étaient en faveur d’une restriction sodée à la fois chez les normo-tendus et les hypertendus.

L’article de Logan reçut un meilleur accueil, parce qu’il contredisait le point de vue établi et qu’il fut publié dans JAMA en 1996, une année avant la parution de l’article de Cutler dans American Journal of Clinical Nutrition. Mais les défenseurs de la réduction sodée - notamment Graham MacGregor de l’hôpital St Georges de Londres, auteur de 2 livres de cuisine populaires sur les régimes hyposodés et désodés - indiquèrent aux journalistes que la méta-analyse de Logan n’était pas crédible du fait d’un conflit d’intérêt émanant du financement par Campbell. Dans un éditorial de JAMA accompagnant la méta-analyse de Logan, Claude Lenfant, directeur du NHLBI, invitait à ignorer cette étude, en utilisant des arguments bien connus « une majorité d’arguments indique encore qu’une réduction modeste du sel... améliorerait la santé de la population. »

Malgré l’affirmation de Lenfant, les dernières études sur le sel semblent plutôt montrer en effet négligeable de la réduction du sel, en accord avec l’interprétation de Logan. Telle fut la conclusion de la méta-analyse de l’Université de Copenhague, publié en mai dans JAMA, mais aussi des essais de prévention de l’hypertension en phase II  (TOHP II)  financés par le NHLBI et publiés en mars 1997. Dans TOHP II, essai clinique coordonné par Hennekens à Harvard 2400 sujets ayant une pression artérielle « normale haute » ont été suivis durant 3 ans : une réduction de 4 g des apports sodés quotidiens était corrélée, après six mois, à une baisse de pression artérielle de 2,9/1,6 mmHg. Ce bénéfice, cependant, avait presque complètement disparu après 36 mois, ce qui pouvait d’après Hennekens être du à l’effet d’intervention médicale.

De toutes ces études, la seule qui pourrait finalement changer la teneur de la controverse sur le sel ne concernait initialement pas  le sel. Appelée DASH pour Dietetary Approach to Stop Hypertension, cette étude fut publiée en Avril 1997 dans le New England Journal of Medicine. DASH suggérait que bien que le régime alimentaire puisse influencer de façon majeure la pression artérielle, le sel n’était pas forcément impliqué. Dans DASH, les individus étaient nourris avec un régime riche en fruits, légumes et produits laitiers pauvres en graisses. En trois semaines, le régime réduisait la pression artérielle de 5,5/3 mmHg en cas d’hypertension modérée, et de11,4/5,5 mm Hg chez les hypertendus - un bénéfice surpassant celui des médicaments  - . Cependant, le contenu en sel était maintenu constant dans le régime DASH, ce qui indiquait que le sel n’avait rien à voir avec la réduction de la pression artérielle dans ce cas.

En réalité, si les résultats de DASH sont confirmés, indique Day, cela suggère que les fruits et légumes pourraient être la vraie cause des effets attribués aux sel dans les vieilles études écologiques. Dans les sociétés où les apports de sel sont élevés, on a tendance à consommer des aliments préservés par le sel simplement parce que l’on a pas directement accès aux fruits et légumes. L’étude DASH, qui se poursuit actuellement, propose de différencier les effets du sel de ceux du régime lui-même : 400 individus sont randomisés pour recevoir soit un régime contrôle soit le régime DASH, ainsi que trois niveaux d’apports sodés - 3, 6, et 9 g par jour -. Les résultats seront publiés dans deux ans.

 

Choisir sa bataille

En 1976, alors que la controverse sur le sel débutait, Jean Mayer, alors président de l’Université Tufts, disait du sel qu’il était « l’additifs alimentaire le plus dangereux ». Aujourd’hui le débat a évolué vers une controverse visant à savoir si une réduction extrême des apports sodés, peut-être impossible à obtenir dans la population générale, peut ou non réduire la pression artérielle de 1 ou 2 mmHg, et si tel est le cas, si cela doit ou non être fait. Chez les sujets ayant une pression artérielle normale, un tel bénéfice est non significatif ; pour les hypertendus, les cliniciens disent que les médicaments ont un effet bien plus puissant moyennant quelques centimes par jour. Mais ce qui est bon pour les individus et ce est bon pour la santé publique sont deux choses différentes. Pour Stamler ou Cutler, par exemple, il ne fait aucun doute qu’une population qui évite le sel aura moins de cardiopathies et d’accidents cérébraux. Et les apports sodés, à vrai dire, sont plus facilement modifiables que le tabagisme ou la sédentarité, car il suffit de demander aux industriels de mettre moins de sel dans les aliments préparés.

Toute la question est de savoir si cela en vaut la peine. Pour les organismes impliqués dans la santé publique et qui préconisent l’éviction du sel, il faut convaincre les individus de la nocivité de ce dernier pour leur propre santé, ce qui, en cas de pression  artérielle normale, n’est très certainement pas le cas. Ceci peut expliquer l’aspect univoque mais peu sincère du message promotionnel émanant du NHLBI et du NHBPEP. Les experts en santé publique affirment que les gens ne peuvent pas adhérer à plusieurs recommandations sanitaires à la fois. « Quelle part de caution morale du gouvernement engagez-vous sur ce projet ? » demande David Naylor, épidémiologiste à l’Université de Toronto. « Vous devez choisir vos batailles. Cette bataille vaut-elle la peine de se battre ? » Le martelage sur les bénéfices de la réduction du sel, indiquent Naylor, Hennekens et d’autres, pourrait se faire aux dépens d’autres objectifs, comme la perte de poids, les régimes diététiques en général, et d’autres mesures dont le bénéfice est significativement supérieur.

L’argument selon lequel la réduction sodée est un moyen indolore de réduire la pression artérielle suppose aussi que type d’intervention n’a pas d’effets indésirables. Les conséquences sont parfois inattendues, note Harlan du NIH, comme cela a été le cas, par exemple, avec les graisses alimentaires « Ce fut très étonnant et décourageant pour beaucoup d’entre nous, » dit Harlan, « de voir la proportion de graisse alimentaire diminuer, et le poids des gens augmenter. À l’évidence les choses n’étaient pas aussi simple qu’elles avaient pu sembler. »

Au cours des cinq dernières années, deux études - la dernière publiée en mars dans The Lancet - suggéraient que les régimes pauvres en sel pourraient augmenter la mortalité. Les deux études ont été effectuées par Michael Alderman, spécialiste de l’hypertension au collège de médecine Albert Einstein à New York et président de la société Américaine d’hypertension. Les épidémiologistes - et Alderman lui-même - mettent cependant en garde contre une interprétation exagérée des résultats. « Ce sont davantage des études d’association », dit Swales. « tous les reproches que l’on peut faire à Intersalt s’appliquent à ces études aussi. » Mais Alderman note aussi que seule une poignée d’études comparant les apports sodés à la mortalité ont été effectuées, et qu’aucune n’a réellement été négative. « les gens se fient aux affirmations qui disent que la réduction sodée ne peut pas être réellement dangereuse, » dit Swales. « C’est peut-être vrai, mais peut-être faux. Les effets individuels délétères sont peut-être aussi rares que les effets bénéfiques, si bien qu’aucun essai clinique ne peut les détecter. »

Après la publication de sa seconde étude, Alderman décida de réunir les présidents passés et actuel des sociétés d’hypertension et de l’American Heart Association pour écrire à Lenfant au NHLBI «  il faut réunir rapidement un panel d’experts scientifiques indépendants pour examiner les recommandations existantes sur la consommation sodée à la lumière de l’ensemble des données disponibles. » En avril, Lenfant indiquait à Science qu’il était d’accord pour organiser cette réunion. En attendant, on peut garder à l’esprit une remarque faite par Hennekens  : «  Le problème dans ce domaine est que les gens ont choisi leur camp… Ce que nous devrions faire c’est laisser la science - et non pas les opinions - régler le problème ».


 

 



 

Tendances contraires. Relation entre sel et pression artérielle au sein des 52 populations Intersalt (en rouge) et au sein des 48 populations industrialisées, excluant 4 populations primitives aux apports sodés très réduits (en marron).

 

Résultat positif ? Les données d’Intersalt montrent une corrélation entre consommation sodée et augmentation de la pression artérielle avec l’âge.

 

Renforcer les preuves. Dans une méta-analyse de 56 essais cliniques effectués depuis 1980 chez les sujets normotendus, les réductions sodées extrê

mes ont un bénéfice minime.


 

Etapes marquantes du débat sur le sel

 

Dahl et coll., 1972. Étude clinique écologique et animale en faveur d’un lien sel - pression artérielle.

 

Gleibermann et coll., 1973. Revue de 27 études écologiques suggérant une relation linéaire directe entre sel et pression artérielle.

 

Cooper et coll., 1979. Etude intrapopulation de plusieurs centaines d’enfants scolarisés suggérant une relation « pas entièrement négative » entre sel et pression artérielle.

 

McCarron et coll., 1984 Analyse suggérant que le sel est sans danger et que le calcium et le potassium protègent contre l’hypertension.

 

Smith et coll., 1988. (SHHS) Étude de 7300 hommes écossais ne trouvant aucune relation entre apports sodés et pression artérielle.

 

Intersalt, 1988. Etude de 52 populations de 200 personnes montrant une relation faible ou inexistante entre sel et pression artérielle mais affirmant une relation entre sel et augmentation de la pression artérielle avec l’âge.

 

Intersalt revisité, 1996. Ré-analyse statistique des résultats originaux d’Intersalt trouvant une association forte entre sel et pression artérielle.

 

Cutler et coll., 1991. Méta-analyse de 27 essais cliniques trouvant que la réduction sodée diminue la pression artérielle chez les hypertendus et les normo-tendus.

 

Law et coll., 1991. Revue de 24 études écologiques et de 14 études intra-population ainsi que de 78 essais cliniques trouvant que la relation sel-pression artérielle était « nettement plus forte » qu’on pourrait le penser et augmente avec l’âge.

 

Midgley et coll., 1996. Méta-analyse de 56 essais cliniques concluant à un bénéfice minime de la réduction sodée et ne recommandant pas une réduction des apports diététiques en sel.

 

Cutler et coll., 1997. Méta-analyse de 32 essais cliniques concluant que le bénéfice de la réduction sodée est net, et soutenant les recommandations diététiques.

 

TOPH II, 1997. Essais cliniques conduits chez 2400 sujets, montrant qu’une réduction à long terme des apports sodés est difficile à maintenir et réduit peu ou pas la pression artérielle.

 

Appel et coll., 1997 (DASH). Essai clinique conduit chez 459 sujets montrant que des facteurs diététiques autres que le sodium ont un effet important sur la pression artérielle.

 

Graudal et coll., 1998. Méta analyse de 114 essais cliniques recommandant une réduction globale des apports sodés.